Vodka-orange

La scène se passe en 1998 ou en 1999.

Puisqu’il faut se mettre dans l’ambiance, elle commande direct une vodka-orange sur sa conso. Est-ce pour se mettre dans l’ambiance ou pour la supporter justement l’ambiance de cette boîte ? Un peu des deux certainement. Tout ce qu’elle sait c’est qu’elle l’a en sainte horreur. Autant de la boîte elle-même que des propriétaires et “tenanciers”. Un couple. Tout ce qu’il y a de plus glauque et de plus malsain. Comme la boîte tiens. Aucun respect pour leur clientèle. Pire: un dédain teinté de dégoût (ou est-ce le contraire ?). A voir une partie de la clientèle ce soir il doit y avoir parfois de quoi être dégoûté ceci dit. Cette faune… dans laquelle elle reconnaît un travesti qui gagne sa vie en tapinant occupé à se déhancher les yeux rivés sur son image dans le miroir… et d’autres qu’elle a déjà croisé ça et là. Les habitués. Tous plus paumés les uns que les autres. Bienvenue à Glauqueland.

Vodka-orange. Nouvelle lubie. “Vodka pour le côté alcool fort et orange pour les vitamines…” c’est ce qu’elle répond à ceux qui lui posent la question du pourquoi sachant qu’elle n’est pas du genre à mélanger. Elle n’a jamais bu de whisky-coca ou de rhum-coca comme ses copines. Whisky, rhum ou coca. “Faut pas gâcher” comme dirait l’autre. Mais la vodka-orange ça le fait… Va savoir pourquoi.

Anyway, elle n’est pas venue seule. Elle avait dit “pourquoi pas ?”. Personne parmi ceux qu’elle connaît n’apprécie véritablement Glauqueland mais c’est la seule boîte où ils peuvent espérer faire des rencontres. L’espoir. Y’a pas à dire c’est quelque chose… Est-ce l’espoir ou le désespoir d’ailleurs ? Bref. Il s’agissait juste de terminer une soirée entre potes. Filles et garçons mélangés. Et puis qui sait, peut-être que Cupidon farceur comme il est…

Sa hantise ? Que quelqu’un la reconnaisse. Que fera-t-elle ? Elle l’ignore mais elle sait qu’elle avisera très vite. ” L’homme surpris battu” dit un proverbe (antillais ?). Plus tard, elle apprendra qu’à un “qu’est-ce que tu fais là” étonné ou goguenard, un simple “et toi ?…” suffit. Pour l’instant elle n’en est pas là. Pour se donner du courage elle a tiré désespérément sur ce qui passait de main en main. C’est pas son truc pourtant. Ca n’a jamais été son truc (heureusement parce qu’elle aurait été du genre accro) pour une raison simple: trop peu de temps pour profiter des effets avant les premiers spasmes de vomissements. Bref.

Ce soir, il y a une VIP dans la boîte. Une chanteuse de zouk, de celle connue autant pour son talent que pour sa beauté, dont le meilleur ami, gay, se produit. Quelqu’un annonce d’ailleurs fièrement, au micro, sa présence en se trompant de prénom. Du coup, personne ne réagit ce qui déclenche le courroux de la speakerine en question qui en insulte presque la salle. Un véritable vaudeville. Suivant tout cela du bar, elle commande une autre vodka-orange pour trouver la force d’en rire. Une autre. Combien ça en fait ? Elle ne sait plus. Elle ne les compte plus à ce stade. Elle a déjà compris que ce n’est pas le bon soir. Non, celle qu’elle attend n’est pas dans la salle…

Une fois servie, elle entreprend de traverser la salle pour rejoindre ses potes et se rend compte qu’elle titube. Très glamour y’a pas à dire. Cette pensée qui l’effleure lui arrache un sourire. Le premier depuis son arrivée. Mais il s’efface rapidement devant la difficulté qui se présente à elle. Deux marches (sorties de l’imagination d’un architecte perfide) séparent la salle en deux. Deux marches à gravir. L’Everest. Elle essaye de se concentrer afin d’entreprendre la périlleuse ascension. Elle avance, timbale dans une main, piolet imaginaire dans l’autre, quand son regard croise celui de la chanteuse. Ce qu’elle y lit la dégrise d’un coup… Son premier réflexe est de chercher son reflet dans le miroir de la salle histoire d’avoir une confirmation. Le choc n’en est pas moins rude. She is just a mess. A mess. Elle ne détonne en rien dans la faune environnante qui pourtant la débecte; bien au contraire. Son reflet lui renvoi l’image de quelqu’un de paumé. Paumé à en faire pitié. Paumé et stoned au dernier degré.

Je me souviens être sortie de la boîte par la porte du fond soudainement malade.

Je me souviens avoir vomi mes tripes en pleurant de rage accroupie dans un coin entre ma voiture et un bosquet.

Je me souviens avoir insulté quelqu’un qui essayait de savoir si j’allais bien et si j’avais besoin d’aide.

Je me souviens m’être promis qu’on ne m’y reprendrait plus.

Je n’étais pas comme eux. Il était hors de question que je le devienne. Je valais beaucoup mieux que ça. Beaucoup mieux. Je ne trouverais pas la femme de ma vie dans ce genre d’endroit et sûrement pas dans cet état. Je n’avais rien à y faire. Je n’étais pas à ma place. Je refusais de devenir cette espèce de caricature; ce cliché enfanté de la pression sociale prêt à renier ses valeurs pour une étreinte amoureuse ou purement sexuelle. Ma sexualité ne me changerait pas. Il n’en était pas question. Il n’y avait pas de raisons…

Des évidences. Des certitudes. Des évidences se muant en certitudes. Estime de soi ? Ego démesuré ? Whatever.

J’ai pleuré à chaudes larmes, de longues minutes, seule dans mon coin, ce genre de pensées s’entrechoquant douloureusement dans mon crâne. Ou était-ce l’effet de ma migraine ? J’essaye depuis d’être en adéquation avec moi-même pour le meilleur et pour le pire.

Je n’ai plus jamais remis les pieds dans cette boîte jusqu’à sa fermeture quelques années plus tard. Je ne supporte plus la vodka-orange…


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