J’ai vu “Le premier cri”: surtout n’oublies pas que “tu enfanteras dans la douleur…”

My bad. Ce n’est pas “dans” en fait (comme on a tendance à le dire), c’est “avec”. La phrase exacte étant:
Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.”
(Bible, Ancien Testament, Genèse, chapitre 3, verset 16).
C’est bien sûr après l’épisode de la pomme que cette malédiction fut prononcé par l’Eternel Dieu à l’encontre de la femme (pas encore prénommée Eve). Qu’est-ce que cette référence biblique vient faire dans l’histoire ? Je me lâche Rendez-vous après le synopsis…

Le premier CriC’est l’éblouissante histoire vraie du tout premier cri de la vie, celui que l’on pousse quand on naît et qui scelle notre venue au monde.
La naissance sur grand écran à l’échelle de la planète. Contraste des terres, contraste des peuples, contraste des cultures pour le plus beau et le plus insolite des voyages. Dans un intervalle de 24 h sur la Terre, le destin de plusieurs personnages se croise dans un moment unique et universel: la mise au monde d’un enfant.
Avec ses personnages réels, ce film retrace l’instant magique des premiers balbutiements de la vie et explore les univers de la naissance, aussi variés que nous sommes différents.
Prévu sur les 5 continents, des dernières zones encore sauvages aux lieux les plus urbanisés, le tournage commence mi-mars et durera 1 an.

Comment ne pas émouvoir avec l’instant si particulier (”magique” ils l’ont déjà utilisé dans le synopsis) qu’est l’enfantement. Bien sûr, ce moment incroyable filmé au plus près, et sans fioritures aucune, revêt le même caractère particulier, quelques soient les us et coutumes des femmes suivies aux quatre coins du monde et quelque soit l’issue du processus. Alors d’où m’est venue le sentiment de gêne aux entournures qui s’est installé et qui ne m’a pas quitté durant toute la séance alors que, comme tous les spectateurs présents, j’étais entièrement sous le charme de la magie de la première naissance montrée à l’écran ??

Permettez-moi de prendre de grosses pincettes pour vous expliquer mon sentiment cette fois; mon but n’étant aucunement de condamner, ni de stigmatiser les femmes qui font le choix d’accoucher “naturellement”.

Attention, une fois n’est pas coutume, spoilers inside.

Figurez-vous que, pour moi, le message sous-jacent de ce documentaire, est un peu pernicieux. Que Gilles de Maistre ai voulu montrer qu’il y a d’autres façons d’accoucher, des méthodes plus proches de la nature et moins stressantes pour la mère et le bébé, d’autres alternatives que la maternité (choix que font de plus en plus de femmes) certes; qu’il transforme son film en plaidoyer anti-moderne (sous prétexte de montrer les dérives de la médecine moderne) c’est autre chose… De plus, permettez-moi de trouver le procédé malhonnête ! Mettre de la flûte de pan et des instruments à cordes, en musique de fond, chaque fois qu’une femme accouche “grâce à des moyens naturels” et le bruit angoissant d’un battement de coeur où une musique digne d’un film d’épouvante (comment ça j’exagère ???), gros plans sur les perfusions et les seringues en plus, dès qu’on revient à la civilisation et à cette horrible lieu qu’est l’hôpital… et quel hôpital, celui d’Hô-Chi -Minh-Ville !… Je décode ? 120 naissances par jour ! Bien-sûr que c’est l’usine ! Bien-sûr que les femmes en questions et leurs bébés n’ont certainement pas l’attention (et les soins ?) qu’ils mériteraient ! Bien sûr que ce n’est pas très joli ni rassurant à voir mais j’ose croire qu’il y a des maternités dans le monde où les choses ne se passent différemment et où on ne tend pas un téléphone portable à un praticien en pleine opération !

Quand dans le film Vanessa, une des femmes que l’on suit, explique que le plus dangereux entre prendre la décision d’accoucher chez elle seule, sans aucune assistance médicale - sans aucune assistance médicale (ciel !) - et accoucher à l’hôpital, le plus dangereux reste quand même l’hôpital (notez que c’est “l’hôpital” qui est prononcé comme mot et non “la maternité”; la connotation négative du premier terme n’étant plus à établir dans l’imaginaire populaire)… je me retiens pour ne pas quitter la séance ! Surtout qu’il n’y a aucun pendant à cette affirmation ! Bien au contraire ! Après vient le procès à charge de la césarienne (acte barbare et non naturel par excellence) et de la péridurale (qui donne un accouchement “artificiel” puisque les sensations, de poussée notamment, sont différentes de celles ressenties par une femme lors d’un accouchement normal naturel). La seule césarienne du film est d’ailleurs une boucherie réalisée dans un hôpital sibérien !

Dans le même genre, un nostalgique du japon impérial nous apprend que c’était beaucoup mieux d’accoucher à l’époque; l’acte étant traité comme une maladie dans les hôpitaux de nos jours… Pourquoi pas.

Non. Faut arrêter.

Si je m’écoutais, et si je n’étais pas la mesure personnifiée, j’affirmerais presque que ce film est une négation des progrès réalisés en gynéco-obstétrique. C’est oublier que la césarienne sauve des vies. Celle du bébé mort-né de (accouchement par le siège) peut-être… C’est oublier que la péridurale aide des femmes et que c’est un choix parce que la souffrance, même (surtout ?) à ce moment là de la vie d’une femme, ne doit pas être une fatalité.

C’est trop facile de venir tout remettre en cause avec une bande de beatniks, trois dauphins et des images chocs d’une usine à accoucher d’un pays émergeant…

Par contre, Gilles de Maistre a oublié d’être con. Alors pour éviter que la pilule ne soit trop énorme il nous montre quand même que le seul accouchement à l’issue fatale se passe chez les Touaregs et il termine par un accouchement en France mais l’impression générale de film à charge reste pour le progrès. Cependant, l’argument selon lequel il y a de nombreuses vies de sauvées grâce aux techniques modernes y est… dans la bouche du praticien d’Hô-Chi-Minh-Ville et même là on se dit qu’on aimerait mieux souffrir le martyre et accoucher à Fond Larion sans assistance médicale plutôt que de se retrouver dans son hôpital à lui !

Rajoutez à cela qu’au bout d’un moment le côté répétitif de cet acte universel fait que 2h… c’est long.

Conclusion ? “Tu enfanteras avec douleur…” donc mais tes cris seront couverts par une jolie musique et on te démontrera par a+b que les techniques ancestrales continuent à fonctionner partout dans le monde (et pour cause) pour le plus grand bonheur des femmes et de leurs nouveaux-nés. Pourquoi se tourner vers le progrès au risque d’aseptiser le processus et de le démystifier ? Un film Disney je le rappelle.

Avant c’était mieux ? Sans moi…

***

Entretien avec le réalisateur sur le site officiel du documentaire:

A travers ce film, vous voulez faire passer un message ?

C’est une photo du monde aujourd’hui. Un instantané émotionnel, sans jugement ni leçon de morale, qui pointe un certain nombre de questions: les inégalités sociales, économiques, l’accès à la santé, l’écologie, les contradictions entre la nature et les excès du progrès, les failles et les victoires de la science. Regarder la naissance permet de s’interroger sur ces grands enjeux. Dans les pays pauvres, la naissance doit souvent composer avec la mort de la femme ou celle de l’enfant… Au Niger, un enfant sur trois n’atteint pas l’âge de 1 an. En France, on contrôle la naissance et on en vient presque à aborder la naissance comme une maladie. J’imagine qu’en voyant le film, beaucoup de femmes vont réfléchir à la démarche de certaines, comme Vanessa l’américaine, qui décide d’assumer seule l’accouchement de son premier enfant ou Yukiro la japonaise qui choisit une naissance comme autrefois, ou Pilar la mexicaine qui expulse son bébé avec les dauphins. Il y a aussi beaucoup à apprendre des naissances plus traditionnelles et primitives. L’accouchement naturel, que j’aborde dans le film, renvoie à d’autres choses: que fait-on de notre vie ? Quel monde laissons-nous à nos enfants ? Qu’est-ce que l’enfantement apporte à une femme ? L’accueil de l’enfant détermine-t-il son avenir ?”

Mon problème c’est que je ne suis pas persuadée que l’exemple de Vanessa soit un exemple à suivre… Après, apparemment je suis la seule que le côté “encouragement au retour à l’âge de pierre” dérange.


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