Quand Jacky Dahomay m’enlève les mots du blog
J’invite tous ceux qui souhaiterait se forger une opinion, sur le sujet que je vais aborder dans ce billet, à lire l’ensemble des textes publiés par les protagonistes de l’affaire en question ici (ordre chronologique) mais également ici.
En fin d’année dernière, ce qu’il est désormais convenu d’appeler “l’affaire Confiant” m’avait amené à m’insurger contre ce que j’appelerais pudiquement “les relents nauséabondes d’un nationalisme de bas étage”, qui se développe aux Antilles en général et en Martinique en particulier, tant aussi bien certaines idées que les méthodes employées pour les défendre et/ou les promouvoir sont condamnables.
J’avais donc promis d’en reparler afin d’ouvrir le débat mais je me suis heurtée à une difficulté majeure: entre temps Jacky Dahomay, suite aux attaques en règle dont il a fait l’objet après la publication de “L’innommable Raphaël Confiant ?“, a signé une seconde prose magistrale intitulée “Lettre à mes chers détracteurs martiniquais“. Magistrale pas seulement parce qu’elle va dans le sens des idées auxquelles j’adhère mais surtout parce que Dahomay ne fait pas dans la demi-mesure mettant pas la même occasion les intellectuels antillais face à leurs responsabilités.
Morceaux choisi.
Sur l’expression d’”Innommable” utilisée par Confiant et dont l’écrivain réfute qu’elle soit antisémite:
“D’autre part, lorsqu’on analyse objectivement le texte de Confiant, le sens est relativement clair. L’écrivain et universitaire martiniquais sait très bien qu’aucune loi n’interdit de nommer les Juifs. Ce n’est donc pas pour cela qu’il ne les nomme pas. Ensuite, il sait très bien aussi qu’en français, innommable ne signifie pas simplement “ce que l’on ne peut pas nommer” mais veut dire “vil, dégoûtant“. Mais puisqu’il sait tout cela, que veut-il exprimer alors ? Il y a quelque chose de génial dans cette trouvaille : Innommable. Raphaël Confiant n’est pas bon écrivain pour rien. On peut être génial, même dans le mal. “Innommable“, c’est ce que j’ai entendu de plus violent contre les Juifs ces dernières décennies. Parions que cette expression connaîtra une certaine postérité chez tous les antisémites présents ou à venir.”
Concernant nos dérives communautaires:
“Il nous faut rompre avec un certain communautarisme antillais qui, dans un réflexe de protection collective, nous pousse à être tolérants vis-à -vis de nos propres errements. Ainsi avons-nous tendance à relativiser la xénophobie, l’homophobie et le racisme lorsqu’ils viennent des Antillais eux-mêmes. Parce que ce “communautarisme” antillais favorise ce qu’un Edouard Glissant nomme une “identité close” qui a mon sens peut être un frein redoutable à notre développement dans ce monde qui va en mondialisations diverses. Dans Esthétique I, Edouard Glissant écrit : “Nos sociétés colonisées adoptent pourtant sans aucune révision critique la dimension close de l’identité que les divers colonisateurs nous ont inculquée. La plupart des anciennes luttes anticolonialistes dans le monde ont été menées selon ces approches d’une identité absolue et s’en sont trouvées catastrophiques, et quant à leurs conséquences, et dans leurs prolongements, sectarismes, égoïsmes nationaux, non rapport à l’autre“. Concluons qu’il faudrait repenser intégralement la revendication identitaire eu égard à ces quatre siècles d’expérience de la domination tissée de ce côté-ci du monde par nos sociétés dans la douleur sans doute, mais aussi dans quelques percées ou traces qui méritent d’être pensées. Et pour moi, le nationalisme, idéologie politique du lien social inventée en Europe, surtout dans sa version excessive, est ce qu’il ne faut pas reproduire ici. Etant clair que je ne confonds pas nation et nationalisme.”
Sur le pseudo nèg kont’ nèg:
“Mais au-delà de l’affaire Confiant, ce qui me donne le plus à penser dans les Antilles-Guyane d’aujourd’hui, c’est la difficulté d’établir un débat intellectuel authentique et public. Je dis bien public car dans des cercles privés, les discussions ne manquent pas. Je constate cette peur de l’expression publique de ses opinions aussi bien en Guadeloupe qu’en Martinique. Soyons francs : de nombreux intellectuels martiniquais n’apprécient pas les pratiques ni les positions d’un Raphaël Confiant mais ont peur de l’exprimer publiquement tout comme en Guadeloupe on a peur aussi de faire une critique ouverte d’un syndicat comme l’UGTG . Pourquoi ? Parce que, de même que l’UGTG se référe à une certaine guadeloupéanité et prétend à une légitimité populaire, de même Raphaël Confiant et son allié Jean Bernabé, en se fondant sur un certain nationalisme, en prétendant être les dépositaires d’une conscience nationale martiniquaise, créent le doute et la confusion chez leurs adversaires. Que quelqu’un comme moi puisse oser critiquer publiquement les propos inadmissibles de Confiant et que, de plus, cette critique soit publiée dans un quotidien parisien, voilà qui est jugé comme une trahison à la communauté antillaise.”
Sur notre perpétuel statut de victime (qui permettrait et excuserait tout):
“J’en ai vraiment marre de ceux de mes compatriotes antillais qui sont toujours victimes mais jamais coupables, comme si le mal ne les habitait pas eux-aussi, comme tous les êtres humains. Je condamne sérieusement cette banalisation du mal qui a cours dans nos pays. Je ne supporte vraiment pas ceux qui passent leur temps à pleurer sur le passé esclavagiste dans le même temps où, comme en Guadeloupe, ils tiennent des propos xénophobes, homophobes ou antisémites.”
Et j’aurais pu continuer à le citer longtemps comme ça. Vraiment, si vous n’avez pas lu son texte en entier, vous devriez. Après ça, j’ai du mal à écrire quoi que se soit sans dire “comme l’a rappelé Jacky Dahomay”.
J’ai pensé à en extraire chaque chapitre pour m’attacher à en faire avec vous une sorte d’explication ou plutôt d’”explicitation” de texte mais je ne suis pas sûre que se soit intéressant comme concept, ni même d’être en mesure de le faire d’ailleurs.
Tout ce que je me sens en mesure de faire pour le moment c’est permettre à mon échelle de diffuser encore plus ce texte, ce cri de révolte contre la bêtise auquel, j’en suis sûre, une majorité silencieuse d’antillais adhère.
J’aimerais pour finir reprendre ici la définition que fait Jean-François Revel de l’intellectuel:
“Constatons simplement que l’intellectuel ne détient, de par son étiquette, aucune prééminence dans la lucidité. Ce qui distingue l’intellectuel, ce n’est pas la sûreté de ses choix, c’est l’ampleur des ressources conceptuelles, logiques, verbales qu’il déploie au service de ce choix pour le justifier. Par son discernement ou son aveuglement, son impartialité ou sa malhonnêté, sa fourberie ou sa sincérité, il en entraîne d’autres dans son sillage. Etre intellectuel confère donc non pas une immunité qui rendrait tout pardonnable, mais plus de responsabilités que de droits, et au moins une responsabilité aussi grande que la liberté d’expression dont on jouit. En définitive, le problème est surtout d’ordre moral.”
D’ordre moral…
A propos de cet article
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- Publié:
- 11.2.07 / 14:55
- Catégorie:
- Point de vue






[...] Le Blog de [Moi] , deploring the emergence of a movement led by Raphaël Confiant in Martinique, cites the words of Martiniquan politician Jacky Dahomey (Fr): “Nationalism, a political ideology of social linkage invented in Europe, especially in its excessive form, is what we should not copy here. But be clear that I am not confusing nation and nationalism. ” Alice Backer [...]