Histoire d’un coming out (part 2)
Mardi, novembre 14th, 2006***
Koky et moi, toutes les deux in the closet à l’époque, avions souvent l’habitude d’imaginer notre coming out à nos parents. Les scénarios les plus farfelus nous étaient venus à l’esprit du “Papa, maman asseyez-vous…” solennel et grandiloquent au “Bon appétit tout le monde !… euh au fait je suis amoureuse d’une fille” (celui là Mocha l’a fait en plus il me semble !). Pourtant on m’aurait dit que ça se serait passé de la sorte pour moi que bien sûr je n’en aurais pas crû un mot…
C’est au moment où les mots m’ont échappé (parce que finalement c’est ce qui s’est passé) que je me suis rendue compte de ce que je venais de dire. J’ai d’autant mieux réalisé lorsque j’ai vu les larmes de ma mère. Même avec les années, me remémorer ce moment reste quelque chose de traumatisant pour moi. C’était la première fois que je voyais pleurer ma mère. La première fois. Et pour moi c’était… vous ne pouvez pas imaginer. C’était terrible. C’était terrible. Ca m’était insupportable d’en être la cause.
Là je ne peux pas continuer sans vous parler de ma mère. Je vais essayer de faire court mais ça va être difficile. C’est simple : j’ai la chance d’avoir été mise au monde par quelqu’un d’extraordinaire. Et je pèse mes mots. Ma mère c’est avant tout une femme de caractère pour ne pas dire un caractère à elle seule. Une battante, une vraie. Une de celles pour qui ça n’a jamais été ni simple, ni facile. Et pourtant, que se soit dans sa vie familiale ou professionnelle ; elle a toujours assumé. Assuré. Quelques soient ses décisions, ses choix ; elle a toujours pris ses responsabilités. Lutté. Pour elle. Pour nous (mon père, ma sœur et moi). Ma mère, j’en suis fière. J’en ai toujours été très fière d’aussi loin que je me souvienne. C’est marrant ça, non ? J’étais fière d’arriver en réunion parents-professeurs avec elle. Elle attirait les regards. Certainement sa façon d’être que certains prenaient à tort pour de l’arrogance.
C’est quelqu’un que j’aime plus que tout, que je respecte et dont l’opinion compte (celle qu’elle a de moi). Tout ça en plus de l’admirer profondément. Ca a toujours été. De ce fait, il fallait qu’elle aussi soit fière de moi. J’y ai d’ailleurs mis du mien d’où cette image de petite fille modèle (vient avec le package bonne élève, polie, gentille etc.) qui me colle à la peau dans la famille. Comment dire… Je voulais être une part de sa revanche sur la vie. Voilà. C’est ça.
Vous comprenez maintenant ? La voir pleurer… Bref.
Je ne sais plus comment se sont écoulées les minutes juste après. Mes larmes ont dû redoubler. Il me semble lui avoir dit qu’il ne fallait pas qu’elle pleure. Elle s’est levé. Elle s’est dirigée vers sa chambre et moi, un peu sonnée, je suis allée dans la mienne. J’avais une tempête sous le crâne. J’ai téléphoné à Koky pour lui raconter ce qui venait de se passer. Je crois que sa réponse a été “C’est pas vrai p**ain” ou un truc du genre avant que je lui explique rapidement le pourquoi du comment. Est-ce que c’est à ce moment là que j’ai eu Koky ? Je ne sais plus. Certainement parce que j’ai dû le faire de mon portable ce qui a permis à A. de me rappeler. Lorsque je lui ai dit que je venais de le dire à ma mère je l’ai senti accuser le choc. Elle savait ce que représentait pour moi ce coming out là (tous ceux qui me connaissaient vraiment savaient que celui là je le redoutais plus que tout). On a raccroché sans se dire grand chose.
Je vous ai toujours soutenu ici que je n’avais jamais été victime (je dis bien “victime” parce que j’en ai déjà entendu bien sûr) de propos homophobes en Martinique. J’ai menti… par omission. En fait je n’ai jamais été verbalement confrontée à l’homophobie d’un inconnu à mon encontre mais j’ai pris en pleine face celle de ma mère. Ce jour là, par la suite, lorsque nous nous sommes retrouvées de nouveau dans la même pièce, ma mère m’a tenu le discours le plus homophobe que je n’ai jamais entendu de ma vie. Tout y était. Maladie. Vice. Perversion. Narcissisme. Et j’en passe et des meilleures. De sa part c’était d’autant plus… d’autant plus (je ne trouve pas le mot désolée)… que c’est quelqu’un d’habituellement ouvert et tolérant en plus d’être instruit. Tout ça dans une colère froide (la plus dangereuse chez elle car blessante à coup sûr), teintée d’une tristesse infinie que je lisait dans ses yeux malgré son visage dur. Aucun cris. Aucune violence physique. Que des coups à chaque mot. J’encaissais tant bien que mal. Un boxeur dans les cordes tentant de prolonger le combat, en attendant le gong, alors qu’il est roué de coups. C’est vraiment l’image qui me vient.
Pourtant j’ai tenu tête. Crânement (pouvait-on penser en me voyant). Répondant du tact au tact. Argumentant. Réfutant. Expliquant. Pourtant je n’en menait pas large croyez-moi.
Avec le recul je me rend compte que c’est à cet instant, plus qu’à aucun autre moment de ma vie peut-être, que je lui ai le plus ressemblé. Celui où je lui ai tenu tête. Malgré… malgré elle et tout ce qu’elle représente pour moi. Envers et contre elle. Qui m’a appris à prendre mes responsabilités ? A assumer mes actes ? A aller jusqu’au bout des choses ? A défendre mon point de vue ? A faire preuve d’esprit critique ? A être prête à prendre des coups parce que ça fait partie intégrante de la vie ? A les rendre aussi ? A plier sans casser quand il le faut… ? Qui ? Je n’ai fait qu’être sa fille en refusant la fatalité qu’elle me promettait. C’est pour cette raison qu’il était également important que je lui explique pourquoi je la refusais cette fatalité. Parce que je suis sa fille. Je ne pouvais pas la laisser dire ni même penser ce genre de chose de moi. Il fallait qu’elle comprenne. Je voulais qu’elle me comprenne. C’était important parce que dans cette joute verbale, avec des caractères emportés comme les nôtres, nous avions tout à perdre elle et moi. Notre rapport mère-fille. Notre complicité. La confiance et l’amour réciproque. Tout.
Le premier round a duré jusqu’à l’arrivée de mon père. Les juges et les observateurs ont certainement dû conclure à un nul mais j’étais plus proche du K.O. qu’autre chose. Un K.O. technique. Je tenais débout je ne sais pas comment… Je suis retournée dans ma chambre. Je savais qu’elle en parlait déjà à mon père qu’elle était sortie “accueillir”. Inutile de vous dire qu’à leur retour, les va et vient entre la cuisine (PC central et temps de crise chez nous ; personne n’a jamais su pourquoi) et ma chambre ont duré une bonne partie de la nuit, n’est ce pas ? Mon père fumant cigarette sur cigarette, ma mère dans ses délires homophobes (c’était ça malgré tout le respect que je lui dois) et moi essayant de garder un minimum de contenance devant la situation avec un cœur en miettes. Un trio parlant calmement d’un sujet qui mine de rien risquait de faire voler l’unité de la famille en éclats. Chacun avançant ses arguments avec détermination, comme on avance un pion dans le but de mettre en échec son adversaire. Quelques gestes d’humeur, beaucoup de tension mais pas de drame. Pas (plus) de larmes non plus malgré les mots durs, blessants. Plutôt incongru non ?
En fait c’était ma mère qui constituait le véritable “nœud du problème”. Je savais que ce ne serait pas mon père. Lui, il m’avait écouté parler une fois et ça avait été réglé. Ce n’était pas vraiment (pas du tout même) ce qu’il avait envisagé pour moi mais c’était ma vie et mon choix. Point. Il me savait assez mature pour avoir pris le temps de la réflexion avant de décider de vivre pleinement mon homosexualité. Parce que c’était désormais de ce dont il s’agissait. Il n’était plus question pour moi de faire semblant. Il ne s’agissait pas de m’afficher, loin de là, mais plutôt de dire quelque chose comme “c’est comme ça et pas autrement”. Ma mère, elle, ne l’entendait pas de cette oreille. Faut dire que le coup venait de nulle part. J’avais eu une adolescence des plus hétéro avec des petits copains qui appelaient à la maison. Et même une ou deux histoires sérieuses avec des mecs. Rien qui puisse les laisser se douter de quoi que se soit. Quoique… Bref. Faut croire que, pour les parents, la jeune fille modèle n’est pas livré avec l’option “lesbienne”. Et pourtant. Et pourtant !
Anyway, la nuit a été courte pour tous les trois. Je n’ai pas fermé l’œil en fait. Une fois retournée dans ma chambre, à la fin du deuxième round donc, j’avais passé le reste de ma nuit à tourner et retourner tous les événement du jour dans ma tête en essayant de comprendre pourquoi ma vie avait dérapé à ce point en moins de 24 heures. En vain.
Le lendemain 9 novembre, jour de mon anniversaire, c’est Koky qui, quand elle m’a vu arriver, a décidé que j’avais une trop sale gueule pour honorer un prof de ma présence (c’est vous dire) et que je ferais mieux d’aller me reposer dans son appart. Il était convenu qu’on se retrouve au déjeuner pour discuter de tout ça.
J’étais donc, comme convenu, en train de “déjeuner” (un bien grand mot vu mon état) avec Koky quand A. a appelé. Ce coup de fil là, cette fois je l’attendais par contre.


Tiens, je me suis rendue compte que je ne mettais pas de synopsis dans mes billets “cinéma”. Ca peut toujours servir non ? Synopsis donc ?




