J’ai lu “Je suis noir et je n’aime pas le manioc”

Je suis noir et je n'aime pas le maniocL’avez-vous lu ? En disant celà, je m’adresse ici principalement à ceux qui se sentent “agressés” par le titre de l’ouvrage. J’ai longtemps refusé de le lire pour cette simple raison (stupide je conçois) ! L’idée de débourser le moindre copec pour l’acheter m’étais insupportable. L’auteur d’un livre avec un titre pareil ne pouvait qu’avoir honte de sa couleur de peau. C’était même THE livre de la honte; celui de quelqu’un qui renie ses origines africaines et proclame haut et fort qu’il préfére se considérer comme… “non-noir” donc blanc. Inconcevable. Insupportable. Dès qu’on essayait de me parler de cet ouvrage, je renvoyais automatiquement mon interlocuteur dans les cordes aux ouvrages de références sur la négritude (Césaire et Cie).

Une telle démonstration montée de toutes pièces d’après un titre… Je sais. J’avoue que mon caractère exalté me joue parfois des tours et il m’arrive souvent de m’emporter pour des causes que je crois justes de prime abord. Cependant, et heureusement pour moi, j’ai dans mes fréquentations des gens bien moins obtus (en plus d’être certainement plus cultivés et plus intelligents) que moi. Mocha (ze coffee cat), qui intervient régulièrement dans les commentaires de ce blog, en fait partie. Quelle ne fût ma surprise de découvrir cet ouvrage dans sa bibliothèque il y a quelques mois. Sans me démonter (sans lui montrer que j’étais au bord de l’apoplexie) je lui ai demandé de quoi il en retournait priant intérieurement qu’elle le démonte sans autre forme de procès. Ne voilà-t-il pas que dans son style bien à elle (plus pédagogue tu meurs), elle m’explique, lecture de passages à l’appui tout le bien qu’elle en pense… Un début de lumière (le bout du tunnel ?). Mais pourquoi ce titre me dérangeait il autant ? Quel peut bien être le rapport entre le manioc et la couleur de peau ??

Quoi ?? On m’aurait menti ? Parce que sur une majorité de forums antillais Gaston Kelman (l’auteur donc) n’a pas du tout bonne presse car (je précise “pour ceux qui n’ont pas lu le livre” ) tenant d’un assimilationnisme sans foi ni loi. En gos: je renie ce que je suis, pour l’autre. De plus, plus l’”autre” encensait le livre et son auteur; plus ces derniers m’apparaisaient suspects.

Reparties, la miss et moi, de chez Mocha avec l’objet de la controverse (que je n’étais pas vraiment décidé à lire malgré tout) les hochements de tête de ma dulcinée à sa lecture ont achevés de me convaincre. L’occasion était trop belle de le lire pour laisser éclater ma colère au grand jour preuves à l’appui (ne jamais laisser passer un motif de dispute… donc de réconcilaition !) ! Pour ensuite revenir vers Mocha lui dire que (pour une fois) elle s’était trompée sur toute la ligne et qu’il fallait brûler cette oeuvre du diable !

Hélas…

Humour et provocation pour un sujet aussi épineux; fallait oser. Gaston Kelman l’a fait.

Florilèges de titre de chapitres:
III - Je suis noir et je suis bourguignon
VI - Je suis noir et je n’aime pas les Blacks
VII - Je suis noir et j’en ai une petite
VIII - Je suis noir et je n’en suis pas fier
IX - Je suis noir et je me soigne
Grinçant comme entrée en matière (le sommaire se trouve au début du livre). Au fur et à mesure de ses anecdotes sur le racisme ordinaire (je n’aime pas accoler ce qualificatif à ce nom) et son cortège de préjugés on se prend à sourire et à comprendre le message discours de l’auteur. Je l’ai d’autant mieux compris qu’il m’a permis d’appréhender le contour de certaines choses diffuses en moi. Charge à moi maintenant d’approfondir ou pas.

Autre chose nouvelle dans ce type de littérature: Kelman n’épargne personne et dit haut et fort: les Noirs ont aussi leur part de responsabilités dans la situation actuelle ! Vous imaginez ! Une révolution.

Je pourrais citer de longs passages. Morceaux choisis.
Ne dites pas à la France qu’elle est multiraciale. Elle se croit multiculturelle.
La France n’est pas encore - ne peut encore être - multiraciale parce qu’elle
racialise les rapports sociaux; parce que les catégories socio-professionnelles sont inscrites sur les faciès; parce qu’il y a un mythe de l’éboueur qui cède de plus en plus sa place à celui du Black sans que l’on puisse dire qu’il sa’git d’un progrès, puisque le travailleur sulbalterne devien chômeur, assassin et fleur de Fleury.
La France n’est pas encore multraciale parce qu’elle est dominée par les démons d’un passé omniprésent peu louable, mais surtout parce qu’elle ne veut pas exorciser ce passé et préfère cacher le Noir dans l’ombre [...] Et pour qu’il soit toujours le moins visible, dans un insoutenable et avilisant jeu de cache cache, on le débaptise le plus souvent au gré des sanglots de remords. Alors on passe du Nègre au Noir, du Noir à l’homme de couleur et enfin - pour le moment - de l’homme de couleur au Black ou
renoi… La France n’est pas encore multiraciale parce qu’elle est encore racialiste, comme disent les Anglais, ou raciste pour parler français.

Il y a plusieurs types de racisme dont trois me paraissent les plus appliqués au Noir. [...] Il y a donc le racisme diabolique et le racisme angélique. La troisième forme est plus subtile, plus moderne, plus sournoise. C’est le racisme de stigmatisation et d’essentialisation, celui-là qui réussit, finesse ultime, à acquérir l’adhésion de la victime à l’analyse et aux thèses de son bourreau.

Entre les jérémiades sur les crimes et les injustices dont il a été victime - esclavage et colonisation -, et les rodomontades sur la fierté et la beauté noires, il y a un espace que le Noir doit investir pour être juste un homme pareil aux autres.
Je suis noir et je n’en suis pas fier.
Franchement, je ne vois pas pourquoi je le serais. Tout simplement parce que je ne vois pas de raison à ce qu’on crie sa fierté d’être blanc, jaune, rouge ou noir. Je ne vois pas de raison pour qu’on soit fier d’être noir, et pour le Noir, c’est peut-être plus que cela.

Conclusion ? En trois point alors:
1) Je ne suis pas d’accord avec tout mais l’auteur est loin de raconter que des âneries.
2) Je comprends parfaitement pourquoi ce pamphlet POUR l’intégration dérange.
3) A lire ne serait-ce que pour se faire sa propre idée ceci et/ou pour comprendre les débats et les soubressauts qui semblent secouer la “communauté noire” (j’ai horreur de cette expression mais je n’en trouve pas d’autres !) en ce moment.

Dernière précision: je l’ai lu il y a quelques mois déjà (mars je crois). Plusieurs facteurs m’ont fait attendre avant d’écrire un billet dessus dont l’épisode tribu KA et puis j’avais besoin de réfléchir à certaines choses maintenant que j’y pense.

Titre: Je suis noir et je n’aime pas le manioc
Auteur: Gaston Kelman
Edition: 10×18
Année: 2004.


A propos de cet article