Pour certaines de mes collègues, je vis avec un charmant jeune homme drôle, féru d’informatique, associal à ses heures et grand voyageur devant l’éternel dont je suis très amoureuse. Une fois arrivée au boulot, le métamorphose s’opère, à l’insu de mon plein gré, et je deviens, à leurs yeux, la jeune hétérosexuelle qu’elles (mon service est exclusivement féminin) veulent bien voir en moi. J’ai donc une double identité. Mme untelle à partir de 7h du lundi au vendredi; [moi] le reste du temps. Une double vie.
Pourquoi, me direz-vous ? J’ai l’air de si bien m’assumer sur ce blog, pourquoi ne pas le faire dans ma vie professionnelle ? Mais c’est que je m’assume totalement ! Simplement il s’agit de ma vie privée. Pas envie de la mettre sur la place publique. Je n’en vois pas l’utilité. Point. C’est vrai que parfois ça me pèse mais le plus souvent je n’en ai pas grand chose à faire en fait. Je crois que j’ai appris à “me garder” des autres au niveau professionnel. Pas à “me cacher” parce que finalement j’habite une île et que tôt ou tard les gens me croisent dans ma vie de tous les jours. Celle où je suis [moi]; celle où je fais mes courses, où je vais à la plage, où je vais au ciné avec elle sans faire plus attention que ça à qui je croise… So.
Mon choix de rester un agent double ne va pas sans inconvénients vous vous en doutez bien. Surtout dans ces cas là. Surtout dans un service de femmes. Pour éviter de voir sa “couverture” voler en éclats, il s’est agit d’apprendre à changer les pronoms. Mieux (pire ?), à manier les pronoms indéfinis comme personne. Je rappelle que, je cite, “le pronom indéfini sert à désigner de façon vague des êtres ou des choses dont l’idée est exprimée ou non dans le contexte“. Au bout de quelques années mois de pratique journalière du bureau, on en vient à manipuler les subtilités de la langue française avec une certaine dextérité sinon une dextérité certaine. Et… et je suis consciente de la chance folle que j’ai d’être avec quelqu’un qui a un prénom mixte parce que sinon j’imagine la galère d’avoir à en inventer un (surtout pour s’en rappeler) !
Bref. Lorsque que toute phrase anodine a vite fait de se transformer en casse tête chinois dès qu’il s’agit de parler de la personne qui partage votre vie amoureuse depuis 6 ans; au bout d’un moment ça en devient fatiguant. Vraiment. Les “fautes de français” deviennent alors de plus en plus fréquentes (”elle” ou lieu de “il” ). En fait, insconsciemment le naturel revient alors au galop (celui d’être [moi]) et celà donne des coming out au moment je m’y attends le moins.J’ai écrit ce billet après avoir lu quelques articles sur le “Don’t Ask, Don’t Tell” qui prévaut dans l’armée américaine et qui oblige les soldats homosexuels à vivre véritablement une double vie de peur de se faire purement et simplement virer ne serait-ce que si quelqu’un de l’armée l’apprend. Rappelons également que l’armée américaine “considérait” (considère toujours ?) l’homosexualité comme un désordre mental jusqu’à… la semaine dernière. Incroyable.
Tout ça pour dire que ma vie d’agent double je ne sais pas jusqu’à quand elle va durer. Sincèrement ? Pas bien longtemps à mon avis. Et je mesure la chance que j’ai d’écrire cette dernière phrase sans me faire plus de mauvais sang que ça …